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Interview: Bureau Racket
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Dreamers Intl

 

Est-ce que vous pourriez vous présenter individuellement ?

Sabine: Je suis native du 94. Je suis partie faire mes études à Mulhouse, à la HEAR (Haute École des Arts du Rhin) pour me spécialiser en design graphique et en typographie. Ça m’a permis d’avoir principalement une approche suisse de ma discipline. Mon prof, Thierry Ballmer, est le petit-fils de Théo Ballmer, typographe pionnier de l’avant-garde suisse et membre du Bauhaus à une époque.

 

Ensuite, je suis partie à New York pour faire mon premier stage. Pendant six mois, j’ai remplacé Philippe Apeloig, graphiste majeur de la scène française. Il a un style plus institutionnel que ce qui se fait actuellement mais c’est une référence des années 80/90.

 

Après ça, j’ai travaillé à la Biennale Internationale du Design de Saint-Étienne où je m’occupais de toute la partie web et print du graphisme. À ce moment-là, je faisais pas mal de missions en freelance en parallèle. La dernière structure pour laquelle j’ai bossé a été l’agence Next Models à partir de 2020. J’étais directrice du département artistique et j’ai réussi à faire évoluer l’image. La plupart des agences dans ce secteur ont une esthétique classique et uniforme, c’est pas ce qu’elles recherchent forcément. À la suite de ça, on a créé Bureau Racket avec Khalil.

 

 

Khalil: Personnellement, j’ai pas suivi de cursus scolaire en particulier. J’ai commencé par hasard à m’intéresser à la photo et à la vidéo. Quand j’étais petit, je faisais beaucoup de streetball. Ça se différencie du basket en club par le lien étroit avec le hip-hop, la musique, la manière dont les gens s’habillent et tout l’univers que ça englobe au-delà du sport. J’écoutais aussi des mixtapes américaines et je regardais les tournois du Rucker Park à Harlem, celles de la marque And1 qui mélangent tout ce dont je te parlais : les tournois, la musique, les guests. C’était le concentré de toute l’esthétique que j’appréciais.

 

Plus tard, quand j’ai habité avec des potes, on avait un peu de matériel et je faisais des photos, on filmait sans forcément en faire quelque chose. On gardait ces souvenirs pour nous. J’ai fini par perdre ces images. Mais j’ai toujours eu cette idée de créer une marque. 
La période où je me suis intéressé au design et au graphisme a été un déclic où j’ai repris sérieusement la photo et par la suite créé ma marque RUEIST.

 

Justement, comment c’est arrivé pour vous ce goût pour le design, c’était quoi votre rapport plus jeune avec ce domaine ?

S: J’ai toujours dessiné depuis petite, mais j’ai mis du temps à comprendre que j’aimais tout ce qui était lié au langage, à la calligraphie en général. J’ai eu des souvenirs qui ont resurgi récemment de mon grand-père qui m'initiait à la calligraphie. En primaire et au collège, on avait des exposés à faire et je m’éclatais uniquement à faire des typographies. C’était incohérent à l’époque, un exposé sur l’Égypte avec une typo gothique, mais ça me plaisait sans que j’en aie réellement conscience.

 

J’ai fait le lien il y a peu en remettant tout bout à bout. C’est en arrivant en études supérieures que je me suis spécialisée en typographie et que j’ai vraiment aimé ça. Ça ne fait pas de moi une typographe parce que ce n’est pas mon principal corps de métier. Ce sont des secteurs très spécifiques et exclusifs, et généralement les typographes ne font que ça.

 

K: Pour moi, c’était un attrait purement visuel. Quand t’es petit, tu peux kiffer sur une jaquette de jeu vidéo, une cover d’album, des sapes ou un logo particulier. Ça a commencé comme ça pour moi. Et je pense que, si ça vient par ce biais-là quand t’es plus jeune, ça te permet de construire ta propre culture. Après, ça reste plus simple quand quelqu’un te prend par la main et te fait comprendre ou connaître certaines choses, comme quand t’as un grand frère. C’était pas mon cas, donc j’ai appris tout seul. J’ai l’impression que ce processus te permet aussi d’apprécier entièrement quelque chose, c’est toi qui le découvres et qui l’estimes. Nourrir cette culture, c’est plus facile quand t’aimes vraiment ça. 

 

Pour la sape, j’ai beaucoup regardé les grands de mon quartier, les marques qu’ils portaient et surtout la manière dont ils s’habillaient. Ils étaient en Prada de la tête aux pieds, american cups, ensembles avec des Daytona au poignet. C’était choquant. Je viens du 92 et dans notre département on a connu pas mal de choses avant les autres. Entre autres, les bandits, les grands qui vendaient et qui avaient toujours les dernières paires de baskets : leur manière de s’habiller, leur comportement, c’était eux les influenceurs pas comme aujourd’hui avec TikTok. C’est dur pour les jeunes de faire le tri avec tout ce qu’on leur balance à la gueule. Il faut aller dehors, se rattacher à la réalité. Un jeune qui a grandi en observant ce qu’il se passe à l’extérieur, il comprend plus vite qu’un mec accroché sur son écran et qui pense faire partie de quelque chose. 

 

Quand j’allais au collège, j’avais un surveillant, Saïd, un mec des Pablo Picasso à Nanterre. Tous les jours, il avait une paire de requins différente, c’était fou. Le prix d’une paire tournait déjà autour de 1150 francs, un budget. C’était marquant et tu le voyais en vrai, pas derrière un écran.

 

Il y avait un mec dans ma classe quand j’avais treize ans, Fadel un irakien, qui venait de Marseille. Il faisait déjà 1m85. Ce petit-là arrivait avec le BMW 335i vert intérieur havane de son frère devant le collège. Il ramenait des liasses dans sa poche qui représentaient le salaire de tous les profs de l’établissement. Les enseignants ne comprenaient pas non plus. Tout ce que tu pouvais voir quand j’étais jeune était digne d’un film. Maintenant, les gens forcent le trait quand ils font un clip, et ça me dérange. Tout est biaisé depuis que les petits de banlieue ont connu le mot “outfit”.

 

S: En plus d’être autodidacte, Khalil a l’œil affûté. Il peut remarquer et voir des choses que, moi, on m’a apprises, et sans cet enseignement je pense pas que j’aurais pu les remarquer par moi-même.

 


Comment vous vous êtes rencontrés tous les deux ?

K: Via un ami commun de Montreuil. Je cherchais un graphiste avec qui travailler sérieusement sur ma marque et il m’a présenté Sabine. J’ai un caractère un peu compliqué. Pour moi, chacun doit faire l’effort de rentrer dans la tête de l’autre. On doit mutuellement se donner les armes pour se comprendre.

 

Sabine m’a appris plein de choses et comme je lui posais des questions pertinentes, ça ne l’a pas saoulée de m’expliquer certains pans du design.
J’ai fini par lui confier le design de ma marque, RUEIST, et on a créé ensemble notre structure, Bureau Racket.

 

Juste avant, on avait réalisé un film, En Vrai, avec un pote à moi, Yanis (dadoum), et Sabine avait travaillé avec nous sur le montage, la post-prod en général. Pendant un certain temps, on a bossé ensemble tous les soirs et ça se passait super bien, donc on a monté le bureau de créa par la suite.

 

S: Pour moi, une chose notable qu’on a ressentie quand on s’est rencontrés, c’est notre réactivité : on sait bosser. Si l’un appelle l’autre, on se rend disponible pour avancer sur le projet du moment. Sur ça, on est alignés et la priorité reste fixée sur notre objectif commun. C’est compliqué de rencontrer des gens dans cet état d’esprit, on est tous les deux intenses. Les quatre jours de délai quand tu travailles avec certaines personnes, c’est inconcevable autant pour moi que pour Khalil.


Khalil, quand est-ce que t’as créé ta marque, RUEIST ?

K: Officiellement en 2015. J’ai dû faire le premier drop en 2016. J’avais pas de site au début donc je les vendais main à main ou en boutique chez Starcow. Avec RUEIST, mon but est d’associer designs et codes socioculturels. Aux États-Unis, c’est beaucoup plus courant et ça manque chez nous. Tu retrouvais aussi bien la marque des skatos, celle des graffeurs ou des gangsters. Tout le monde était dans son jus. En France, on a perdu ça. Quand on était petit, il y avait des marques dans cette dynamique : Bullrot, Kaïra Wear ou M. Dia, c’était frais. Dia avait décroché un contrat d’exclusivité avec la NBA, ce qui était brillant pour l’époque, mais c’était seulement un petit succès d’estime à l’international. J’ai l’impression que, depuis les alentours de 2005 jusqu’à aujourd’hui, ce genre de marques a disparu. Les gens se sont plus “américanisés”.

 

Mon ambition avec ma marque, c’est de proposer des designs qui portent des codes socioculturels qui me sont propres. Pour les premiers t-shirts, j’ai fait des bootlegs de la marque ARENA en remplaçant leur nom par “ARTENA”. Artena, c’est ce que les jobeurs crient dans certaines cités d’Île-de-France quand la police arrive. Ça vient de l’arabe "artek". "artena" au pluriel et "artek" au singulier. Pour signifier “laisse tomber”, “attention”, “laisse nous tranquille”, “danger”.

 

En France, on manque de cette approche dans les designs, les mots et même la manière de s’exprimer. La plupart du temps, tout ça est incohérent avec la façon dont on a grandi et dont on vit. Et je te dis tout ça en étant un énorme kiffeur des States. Il y a juste un problème d’assimilation. T’es en France, tu vis ici et t’as rien à voir avec eux, mais certains ne le comprennent pas. Ce qu’on peut faire de mieux, c’est s’inspirer de leur culture pour développer la nôtre, tout simplement.

 

S: Je pense que c’est aussi dû au problème identitaire en France. Les gens n’acceptent pas que leur culture soit investie de choses qu’ils rejettent.
Le langage, par exemple. Tout le monde pense que le français est basé sur un latin noble, sauf que notre langue est héritée d’un latin plus trivial, celui parlé dans la rue. C’est pareil pour l’argot que tout le monde utilise, beaucoup de mots sont tirés de l’arabe. L’influence de la culture arabe est importante en France mais les gens la rejettent à tort. Énormément de choses ont évolué aujourd’hui et ne sont pas seulement dues à la culture française. Les américains ont moins ce complexe. La culture afro-américaine reste spécifique et embrasse globalement la culture américaine. Aujourd’hui, si tu es noir ou arabe avec tes propres codes culturels, tu seras catégorisé au détriment d’une “culture légitime”.

 

 

Comment décririez-vous ce que vous faites avec Bureau Racket ?

S: Le but est d’imaginer un projet de A à Z pour un client quelconque. On crée une vision créative globale. On apporte d’autres idées avec une approche qui nous est propre. Notre rôle, c’est de concevoir un projet de la manière la plus cohérente possible. Ça passe par une réalisation graphique, vidéo, selon les requêtes de la personne ou de l’entité. On mâche complètement le travail tout en comprenant l’envie du client, qu’il faut confronter à la réalité du marché et aux tendances. Khals est très fort pour trouver ce compromis en restant pertinent.

 

K: Même si un client a une vision particulière, il peut manquer des éléments pour présenter son projet et le confronter à la concurrence. Il y a aussi la dimension de communication et de marketing sur laquelle on peut apporter une expertise et des propositions. Je définirais le bureau comme dans True Detective, celui que t’appelles quand t’as plus le choix, pour mener la dernière enquête.

 

S: Aujourd’hui, tout le monde a accès à l’information avec internet et les IA, tout est accessible. L’information est devenue une commodité là où, nous, on se place comme curateur. On va trier, sélectionner quelles informations te sont utiles pour les retranscrire sous notre spectre afin que tu puisses les utiliser intelligiblement.

 

Qu’est ce qui fait la singularité de Bureau Racket ?

S: On a deux parcours de vie différents et cette association entre les références de Khalil et les miennes va créer un large spectre. On va pouvoir aborder aussi bien nos projets personnels que les contrats qu’on a avec nos clients avec une grande marge de manœuvre et de réflexion. Notre association nous permet d’avoir les bons codes et de faire passer les bons messages.

 

Vous avez un exemple de projet sur lequel vous avez aimé travailler ?

S: Oui, avec Tatiana Quard en particulier. C’est une de mes amies. On a été ensemble un an pendant nos études puis elle a ensuite fait la Gerrit Rietveld Academie. Elle a maintenant sa propre marque et on se place souvent en amont sur les différents projets qu’elle porte. On la conseille, on l’aide sur ce qui touche à l’image et à la cohérence graphique. On a récemment travaillé sur la conception d’un motif pour habiller l’intérieur de ses vêtements. Comme on se connaît bien, on arrive à cerner avec précision ses demandes.

 

Est-ce que maintenant toutes vos idées et entreprises passent par B.R. ou vous gardez une dynamique individuelle sur certains projets ?

S: En réalité, tout se rallie maintenant à B.R. On a acquis une vision assez globale de l’art et du design, surtout après avoir beaucoup travaillé ensemble. Le bureau est devenu un entonnoir vers lequel toutes nos idées convergent. Même si Khalil garde sa marque, indépendante du bureau, ça n’empêche pas qu’on travaille toujours tous les deux dessus.

 

 

C’est quoi la genèse du dessin animé que vous avez réalisé ?

S: Tout a commencé avec la série d’animation Batman: The Animated Series, qui se place dans la veine des films de Tim Burton. C’était un univers tellement singulier qui nous faisait écho qu’on a décidé de réadapter certains passages avec des antagonistes clés qu’on considère importants. On a redessiné et créé une courte scène animée par nos soins en changeant certains décors et en insérant des éléments ou références propres à Bureau Racket. On peut observer la tour Eiffel derrière la séquence avec l’Homme-Mystère, la Rolls Royce dont le Pingouin perce la roue, etc. On s’est éclaté à détourner ces séquences choisies ainsi que tout l’univers Warner Bros à l’image de Bureau Racket.

 

K: Cette série animée m’a beaucoup marqué plus jeune. Je me rappelle de mes premiers jouets qui étaient le merchandising de la série. À l’époque, tu pouvais tout acheter en kit, que ce soit les différentes capes de Batman, la Batmobile ou plein d’accessoires. Le dessin animé a synthétisé ce que Tim Burton a le mieux retranscrit dans sa lecture du super-héros et de son univers. Au-delà de ça, il y a une lecture “mode” dans la manière dont les personnages sont habillés et les couleurs utilisées. Toute la colorimétrie assez unique est aussi due au fait qu’ils dessinaient sur du papier noir.

 

S: C’était un beau projet malgré la charge colossale de travail derrière, c’était un enfer. Surtout que ce n’est pas notre métier de base. On n’est ni dessinateur ni animateur et quand t’as pas le bon workflow, c’est plus long et compliqué.


Ça vous a pris combien de temps au total ?

S: Je dirais au total trois mois pour une dizaine de secondes de rendu. On s’est un peu facilité la tâche en faisant seulement du 15 images par seconde, même si ça reste conséquent. Je dois avoir environ 200 dessins de ce projet tout au plus. Je crois que j’ai un peu fait un blackout du processus.

 

Comme tout projet, t’as l’adrénaline de l’idée qui émerge en toi, puis vient le moment où tu dois la réaliser, et c’est là que la plupart des gens abandonnent. Et puis t’arrives à cette dernière phase d’adrénaline où c’est fini, tu délivres le projet aux gens, il ne t’appartient plus et tu laisses les autres s’en faire un avis.

 

K: On a eu pas mal de bons retours dessus, même de gens dans le secteur de l’animation qui étaient impressionnés qu’on ait pu venir à bout de ce projet.

 

S: Il y a aussi comme bande son la chanson de Nirvana, utilisée dans The Batman de 2022, qui nous a beaucoup plu comme réinterprétation de Batman. Je pense que Robert Pattinson est le vrai Bruce Wayne (rires). Kurt Cobain, c’est un peu aussi un Batman dans l’âme. Un torturé.

 

 

C’est quoi vos références culturelles aujourd’hui ?

S: L’univers automobile, c’est une grosse référence qu’on a en commun. La première typographie que j’ai faite, c’était celle d’AMG. J’ai refait tout l’alphabet, les glyphes, etc. C’est une passion qu’on partage et qui entre dans les références de B.R. Il y a un truc spécial dans toute cette culture : l’agressivité, et toutes les typos utilisées sont marquées par cette particularité. Elles sont hyper clivantes et d’un constructeur à l’autre, tu peux pas te tromper d’univers.

 

K: Les plus fortes et marquantes sont celles que j’ai eues quand j’étais petit. Les pubs, les mixtapes comme je te disais et surtout la mode. Tout le monde était dans le même jus, le tableau était plus homogène. Les petits d’aujourd’hui ne savent pas mettre des baskets. Tu peux voir des paires d’Air Force strangulées, c’est pas beau à voir. 

 

S: De mon côté, je reste beaucoup axée sur la typographie donc je m’intéresse à ce qui se fait actuellement. Notamment aux typographes allemands, hollandais ou même certains français. On a aussi des corpus ciblés de films pour nous nourrir en concepts, en image. Khals est pointilleux sur les réalisateurs et les chefs opérateurs vu qu’il s’occupe principalement de l’image.

 

Pour la partie graphisme, j’ai un databook où j’archive tout ce que je trouve pertinent visuellement. J’aime beaucoup ce qui est faux papiers, billets, packaging et je suis très à l’affût de ce genre de choses. Récemment, j’ai encore acheté un bouquin de Paper Bag Archive, qui publie plein de packagings originaux. Le dernier que je me suis offert était Food & Beverages. Ce sont des choses que tu ne retrouves plus aujourd’hui. Tout est standardisé, moche. Avant, les gens s’amusaient, prenaient des risques sans avoir peur de plaire ou non.

 


 

On voit cet attrait dans le faux billet que vous avez détourné, qu’on trouve dans votre premier magazine.

K: Exactement. Initialement, c’est un billet de 500 francs à l'effigie de Pierre et Marie Curie, dans les cités on appelle ça un “scalap”. Quand t’avais ces 500 francs en poche tu pouvais faire ce que tu voulais, te faire vraiment plaisir. Le pouvoir d’achat aussi à l’époque était différent, mais ça représentait tout de même une somme. Et la personne que tu vois représentée c’est Jacques Séguéla, un pionnier dans le secteur de la pub en France, une grosse moula (rires). C’est lui qui a dit “Si t’as pas de Rolex à 50 ans, t’as raté ta vie”.


A côté de lui, tu peux apercevoir le logo Citroën, là où il a fait ses armes. Il leur a fait tous leurs plus grands slogans de l’époque et puis t’as aussi une Rolex en fond, un modèle Daytona.

 

S: Séguéla a eu un parcours incroyable même si les gens lui sont tombés dessus à cause de son affiliation avec Sarkozy et sa phrase, assez clivante. Les gens n’y ont seulement vu que de l’ego et de la prétention alors que c'était plus une manière de parler d'accomplissement personnel de façon triviale. Si ton objectif à 50 ans est d’avoir une Rolex, grand bien t’en fasse, mais ça veut surtout dire : pour y arriver qu’est-ce que t’as accompli ?

 

K: Et je pense que s’il était américain, personne ne lui serait tombé dessus. C’est sur cet exemple qu’on peut observer que les Français ont une gamberge particulière. Tout ce qu’il voulait dire c’est : ne te branle pas. On est dans une période dans laquelle beaucoup de personnes veulent juste se créer une image, plaire. Certains se présentent comme designer, graphiste, directeur artistique sans jamais avoir touché un stylo de leur vie. Le mot DA tu l’as jamais plus entendu qu’aujourd’hui. 

 

S: En fait, je pense qu'ils ne se rendent pas forcément compte du truc. Si t’es DA ça voudrait dire que t’as des notions sur absolument tout. Si tu délègues t’es en capacité de dire quoi faire au graphiste, au typographe, au motion designer en comprenant les spécificités techniques de chacun, comprendre les termes que va utiliser l’imprimeur, etc. C’est pas juste avoir une idée et point à la ligne.

 

K: C’est comme si, demain tu t’improvises dealer, on te donne de la drogue mais t’arrives pas à différencier la zip, du shit, de la beuh, en fin de compte tu ne connais rien. Je pense aussi que le rap et la musique au sens plus large y sont pour quelque chose. Et pour en revenir à ce truc de DA, même moi quand je parle à l’imprimeur, je vais être obligé de lui expliquer avec mes mots mais ça va me peser parce que j’ai pas les termes exacts pour exprimer mes idées. Si t’as pas le langage, le vocabulaire dans un domaine, t’es mort dans le film. C’est la même chose qu’un prompt Chatgpt, si tu ne sais pas lui parler, t’exprimer clairement, qu’est ce que tu vas bien pouvoir lui dire ? C’est la raison pour laquelle ils ont mis l’option vocale, les gens qui utilisent cet outil à outrance ne pourraient pas s’en sortir à l’écrit.

 

 

Ça ressemble à quoi une journée type chez B.R. ?

K: Tout simplement à parler, à échanger sur nos idées. La communication est importante et de là, on construit des projets destinés à nous ou à démarcher des clients.

 

Comment vous divisez les tâches ?

K: Elles ne sont pas nécessairement divisées. Je peux aussi bien esquisser des croquis que Sabine pour certaines idées que je vais avoir. Ça reste au feeling et on se pose pas de questions, mis à part que c’est Sabine qui va toucher à l’ordi dans la finalité.
C’est aussi l’avantage d’avancer à deux : une idée peut émerger en cinq minutes, ou rester bloquée pendant des mois, et l’autre vient la débloquer.  On est assez perspicaces pour critiquer nos idées et savoir quoi entreprendre ou non. C’est une habitude qu’on a travaillée et améliorée au fil du temps.


Vous réussissez à vivre de Bureau Racket ?

S: Non, pas encore, mais ça ne saurait tarder. Ça prend plus de temps, surtout si tu restes radical dans tes choix. Mais notre objectif à long terme reste de pouvoir vivre de nos projets. C’est Bureau Racket ou rien.

 

K: Je reprends les mots de Sabine : notre objectif, c’est de concrétiser des projets Bureau Racket avant tout. Si demain on est amené à travailler avec d’autres entités, on ne va pas le crier sur tous les toits. Notre identité, c’est pas les autres.

 

S: Tu peux parfois travailler pour des clients dont les projets ne sont pas intéressants. Ces jobs-là, on les considère comme alimentaires. Si on veut de l’oseille, c’est principalement pour financer nos idées.

 


 

Vous travaillez sur quoi en ce moment ?

S: Dans le corpus de films qu’on a récemment vus, on a beaucoup apprécié la filmographie de Wes Anderson et particulièrement The Grand Budapest Hotel, pour lequel la qualité des assets graphiques est souvent plébiscitée. Ces assets sont le travail de la graphiste anglaise Annie Atkins, spécialisée dans le cinéma. Elle s’occupe de la crédibilité graphique des films selon l’époque et le contexte de la narration. Ça suppose la typographie des enseignes, la signalétique, les packagings ; dès qu’un élément graphique doit être intégré, elle va s’en charger et le rendre contemporain au contexte du film.

 

On s’est dit que ça pourrait être intéressant de faire un travail similaire à celui d’Annie Atkins dans l’univers de Guy Ritchie, étant deux fans de ses réalisations, notamment MobLand, la dernière série sur laquelle il a travaillé.

 

K: On veut réaliser des faux documents qu’on va détourner version Bureau Racket. Une carte de visite d’un personnage, l’enseigne de son commerce, le packaging de la boisson qu’il boit dans le film, tous ces petits détails qui ancrent une œuvre de fiction dans une réalité qui lui est propre mais lui donnent un caractère crédible.

 

S: On a situé notre projet dans une monarchie fictive, donc tu vas aussi retrouver des blasons. On a fait de longues recherches sur le langage héraldique propre aux armoiries, qui sont extrêmement codifiées. On a sélectionné sept “sujets” sur lesquels se concentrer : une carte de garage, une de prison, l’emballage d’une boisson comme t’as expliqué Khals, etc.

 

K: L’univers de Guy Ritchie est assez proche de la réalité. Ça nous permet d’avoir des clefs d’ancrage sans enlever l’aspect permissif de ce qu’on veut entreprendre. Ça nous permet de nous éclater sur les typos, les caractéristiques des personnages sans trop divaguer.

 

S: Ce qui nous tient à cœur au sein du bureau, c’est la cohérence, et je pense que c’est l’exercice qui l’illustre le mieux.


Quelles sont les ambitions futures de Bureau Racket ?

S: Continuer de concrétiser des projets singuliers. Tu peux venir toquer à notre porte parce qu’on a les compétences techniques pour réaliser ton projet, mais c’est plus intéressant qu’on vienne nous chercher pour la qualité de nos projets personnels. On veut se différencier au maximum du marasme visuel identique qu’il y a partout. Notre ambition, c’est que tu viennes nous chercher parce qu’on peut t’apporter quelque chose que tu n’as pas et qu’un simple exécutant ne peut pas réaliser.

 

K: Bosser avec des gens dont on affectionne le travail, des artistes ou des marques qu’on porte et qu’on estime.

 

 

Vous avez des entreprises ou des noms en tête ?

S: On n’a pas de cible précise, ce qui nous importe c’est de bosser avec des gens avec lesquels on partage quelque chose. Au sein d’une marque, tous les projets ne vont pas être intéressants, ça dépend de ce qu’on peut apporter et de ce que la marque est prête à recevoir. En réalité, on vise plus des industries comme le cinéma ou la mode.

 

En vous interviewant, je vous considère comme tel, mais pour vous qu’est-ce que ça évoque d’être un “radikal dreamer” ?

K: Pour moi, ça véhicule un message fort : suivre sa ligne directrice sans faire de concessions, malgré les coups durs. C’est compliqué pour tout le monde et personne n’a une vie simple. Ça signifie garder sa vision, ne pas se faire pisser dans le cerveau ni par des chiffres ni par ce qui marche en ce moment. Tu regardes un drop de marque streetwear, les photos se ressemblent toutes d’une marque à l’autre, les gens ont peur de la différence. Il faut rester singulier, garder ses codes humains ancrés au maximum et être loyal avec les gens qui le sont avec toi. Celui qui plait à tout le monde est un suceur, il ne faut jamais oublier ça. 

 

S: Je suis entièrement d’accord. Je préfère être 100 % clivante. On a des rêves avec Bureau Racket qu’on souhaite réaliser et on se doit d’être radical pour les concrétiser. Soyons clivants.

 

K: Je vais aussi donner un conseil : regarder dehors, la vraie vie. Observer comment les gens sont. Même avec des amis, penche-toi sur leur manière de s’exprimer, leurs mimiques. Il faut s’intéresser aux faits réels, s’informer. Si tu t’y attardes un peu, tu remarques que le monde n’a jamais été aussi bizarre que ces derniers temps. C’est toujours bien de savoir où tu joues, dans quel monde tu évolues.

 

Recommandations:

-The Game (film de David Fincher, 1997)

-Seven (film de David Fincher, 1995)

-Un Prophète (film de Jacques Audiard, 2009)

-Mars Attacks! (film de Tim Burton, 1996)

-Hans Ruedi Giger (visual artist, 1940-2014)

 

Crédits:

Dreamers Intl (@radikaldreamers)

Clarisse Prévost (@redkoffee_)

Photos: Léo Breuillac (@le0.0o0)